
Par Armance Melquiot, stagiaire de seconde chez Ask Mona en juin 2026
Comme de nombreuses organisations françaises, Ask Mona a accueilli un stagiaire de seconde en stage pour deux semaines. Elle nous livre dans cet article le regard de sa génération sur l'expérience muséale.
Je suis lycéenne. Être lycéen(ne) aujourd’hui, dans la génération à laquelle j’appartiens, ça veut souvent dire utiliser l'IA tous les jours. Pour reformuler une phrase, comprendre un cours, explorer une idée à deux heures du matin quand personne d'autre n'est disponible. L'IA, pour ma génération, c'est devenu quelque chose de presque instinctif, un interlocuteur disponible, sans jugement, qui répond toujours, peu importe le contexte.
Ce que j'observe autour de moi, en revanche, c'est que ces mêmes personnes - curieuses, connectées, souvent bien plus cultivées qu'elles ne le pensent - ne mettent pratiquement jamais les pieds dans un musée ou dans un lieu culturel en dehors d'une obligation scolaire. Ce n'est pas seulement de la paresse, c'est quelque chose de plus complexe.
Il y a une vraie distance entre les jeunes et les institutions culturelles. Pas une distance géographique, les musées sont là, accessibles, souvent gratuits pour les moins de 26 ans. C'est une distance symbolique, le sentiment, difficile à formuler mais très présent, de ne pas être le public visé.
Les cartels écrits pour des initiés, le silence qui ressemble à une injonction, l'absence de point d'entrée évident pour quelqu'un qui n'a pas de repères préalables - tout cela crée une forme d'intimidation silencieuse. On ne sait pas par où commencer, on a peur de poser une question "bête", et alors on ne pose aucune question. Ce n'est pas l'art qui rebute, mais l'expérience qui l'entoure.
C'est là que l'intégration de l'intelligence artificielle en médiation culturelle devient frappante. Par exemple, chez Ask Mona, les outils déployés dans les musées ne cherchent pas à "numériser" la culture ni à la simplifier à outrance. Ils font quelque chose de beaucoup plus simple et beaucoup plus fort en rendant la conversation possible.
Quand un visiteur peut taper "pourquoi ce tableau est-il dans ce musée ?" ou "c'est qui ce personnage au fond ?" sans avoir à lever la main, sans attendre qu'un médiateur soit disponible, sans craindre le regard des autres, quelque chose se débloque. La question "bête" n'existe plus. Il n'y a plus de bonne ou de mauvaise approche devant une œuvre. Pour les jeunes habitués à interagir avec l'IA au quotidien, ce format est immédiatement familier. Pas besoin d'apprentissage, pas de friction. L'outil ressemble à quelque chose qu'ils utilisent déjà, sauf qu'ici, il leur parle d’art.
Certains projets récents illustrent parfaitement cette dynamique. Au Musée d'Orsay, un agent conversationnel a été conçu par Ask Mona pour aider les visiteurs à préparer leur visite, poser leurs questions pratiques ou s'orienter, sans avoir à attendre une réponse par mail ou à décrocher un téléphone. Du côté du Château de Versailles, dans les jardins, les visiteurs ont pu engager une vraie conversation avec les sculptures.
Ce que ces expériences ont en commun, c'est qu'elles s’adaptent au public, sans chercher à imposer une manière unique de se cultiver.
Il est important d’être honnête sur un point: un agent conversationnel ne remplace pas l'émotion d'une vraie rencontre humaine. Il ne remplace pas le médiateur passionné qui fait vibrer une salle, ni le silence qui s'installe devant certaines œuvres quand on comprend enfin ce qu'on regarde. Mais ce n'est pas son rôle.
Son rôle, c'est d'enlever les barrières d'entrée. C'est de faire en sorte qu'un lycéen qui pousse la porte d'un musée pour la première fois en dehors d'une sortie de classe n'ait pas l'impression d'être en terrain hostile. C'est de lui donner les clés avant que la rencontre avec l'œuvre puisse vraiment avoir lieu. L'IA prépare le terrain; l'humain fait le reste. L’objectif, par ailleurs, n’est pas de mettre de l’IA partout où c’est possible, mais de déterminer les endroits et les moments précis où elle fait sens, où cette technologie peut vraiment apporter une valeur ajoutée.
Les jeunes ne repoussent pas la culture. Ils repoussent les expériences qui semblent pensées pour quelqu'un d'autre. Et cette distance-là n'est pas une fatalité, c'est un problème de conception. L'intérêt de cette approche, c'est une conviction simple: les outils numériques ne doivent pas remplacer l'expérience culturelle, mais la rendre possible pour ceux qui n'osaient pas encore s'en approcher. Ma génération utilise l'IA pour apprendre, pour explorer, pour poser les questions qu'on n'ose pas poser ailleurs. Il serait dommage de ne pas lui permettre de faire la même chose face à une toile.