
«En trente ans de carrière dans le domaine muséal, c'est la première fois que je peux mettre à disposition du public autant d'informations adaptées en un temps aussi court»
- Boris Wastiau, directeur de l'Alimentarium, sur le déploiement d'Alima avec Ask Mona.
Dans la plupart des musées, les visiteurs arrivent en ignorant presque tout de ce qu'ils regardent. Ils font confiance aux panneaux, aux guides, aux audio-guides. L'institution sait, le visiteur écoute.
À l'Alimentarium, le plus grand musée consacré à l’alimentation au monde, la situation est différente. Tout le monde mange. Tout le monde a grandi avec des goûts, des habitudes, des souvenirs de table. Quand un visiteur entre dans l'exposition SYSTEMA ALIMENTARIUM, il arrive avec un avis. Sur la fermentation, sur les insectes comestibles, sur ce que mange vraiment sa génération. Ce n'est pas une posture d'ignorant devant une œuvre d'art. C'est une conversation qui attend d'avoir lieu.
Déployer un agent conversationnel dans ce contexte change la nature de l'échange. Alima ne diffuse pas. Elle dialogue avec des gens qui ont quelque chose à dire.
Les données le confirment. Un mois après le lancement, le 17 avril 2026, la durée moyenne de session est de 4 minutes et les visiteurs échangent en moyenne 8,4 messages par conversation. Dans les logs, on ne trouve pas des questions factuelles isolées. On trouve des discussions longues et complètes.
Un visiteur engage six échanges consécutifs sur la microbiologie du saucisson sec lacto-fermenté, en challenger, pas en élève. Un autre interpelle Alima, le nom de notre agent conversationnel sur le nombre exact de plats factices dans une caisse, parce qu'il en a compté davantage. Un groupe l'utilise comme arbitre pédagogique en plein débat : "C'est valide, hein, Karine ?" Quelqu'un demande pourquoi la sélection de photographies Magnum ne montre pas les usines Nestlé.
Ces échanges n'auraient pas lieu devant un tableau de maître ou une pièce archéologique. Ils ont lieu parce que le sujet est l'alimentation, et que chaque visiteur y arrive avec une expérience personnelle qui cherche à se confronter à quelque chose.
«En trente ans de carrière dans le domaine muséal, c'est la première fois que je peux mettre à disposition du public autant d'informations adaptées en un temps aussi court», a déclaré Boris Wastiau, directeur de l'Alimentarium, lors du lancement.
Le dispositif compte vingt agents distincts, lancés quatre mois après le coup d'envoi du projet en décembre 2025. Chacun est attaché à un point précis de l'exposition : la Galaxie du Goût, la Zone critique, la salle "Le cru, le cuit et le pourri", La Fourchette plantée dans le lac Léman. Chaque agent parle depuis l'espace où il se trouve. Quand un visiteur scanne le QR code devant un objet, l'agent sait déjà ce qu'il regarde.
Tous répondent en cinq langues, à partir d'une base de connaissances construite et validée par l'équipe du musée, à partir d'une base de connaissances construite et validée par l'équipe du musée, dont le contenu est entièrement maîtrisé par l'institution. Ce choix n'est pas anodin : l'institution contrôle ce que sait Alima, et donc ce qu'elle dit.
L'agent porte un prénom. Alima emprunte son nom à l'arabe classique, quelque part entre le savoir et la sagesse. Elle incarne une identité pensée pour les 15-25 ans, public que les musées peinent à attirer avant la fin des études. Donner un prénom à un agent conversationnel, lui construire une voix et une posture, c'est décider de la relation que les visiteurs auront avec lui avant même d'avoir posé la première question.
«L'IA est au service de la curiosité. Tout ce dispositif nécessite que le visiteur se pose des questions en fonction de ce qu'il voit. Il est actif dans la démarche.» Marion Carré, présidente d'Ask Mona, résume ainsi la philosophie du projet.
Ce que le musée apprend en retour
Le dispositif produit quelque chose qu'aucun panneau de médiation ne peut générer : une trace de ce que les visiteurs questionnent.
Chaque conversation laisse une trace accessible à l'équipe curatoriale. Quand une réponse est lacunaire, la base de connaissances peut être enrichie. Un visiteur face à un spectrophotomètre d'absorption atomique de flammes pose une question. Alima peut contextualiser l'instrument dans l'histoire des techniques d'analyse alimentaire au XXe siècle, mais ne dispose pas encore de sa définition précise. L'équipe identifie le manque, ajoute le contenu dans la base, et les prochains visiteurs obtiennent une réponse complète. Les comptages de fréquentation ne produisent pas ce type de signal. Les conversations, si.
Ce que l'Alimentarium préfigure
La médiation culturelle a longtemps reposé sur une logique descendante : l'institution produit le savoir, le visiteur le reçoit. Panneaux, audio-guides, cartels, tous sont construits sur cette asymétrie.
L'Alimentarium est la première institution suisse à proposer autre chose. Avec Alima, le visiteur devient interlocuteur. Il arrive avec ses questions, ses opinions, son expérience du sujet. Et l'institution lui répond à sa hauteur. C'est un changement de posture autant que de technologie.